Afterlife – Arcade Fire

Le 29 octobre dernier, deux albums d’une grande pertinence musicale nous conviaient au dépaysement. Deux albums de groupes au moins partiellement montréalais. Deux albums que j’aurais aimés commenter exhaustivement, si le temps me l’aurait permis : Reflektor d’Arcade Fire, et Julia With Blue Jeans On de Moonface (alias Spencer Krug, qui a étudié sa musique à Concordia).
Arcade Fire s’est réinventé d’une bien belle façon avec la danse-rock de son dernier album; tandis que Krug s’est mis à nu avec le sien : au lieu des harmonies et virages en épingles d’autrefois, voici qu’il s’accompagne simplement au piano.
On aime prétendre que si Mozart avait vécu en 1965, il n’aurait pas fait de la musique concrète ou sérielle, mais à peu près ce que les Beatles ont proposé. Si on suit cette logique (approximative), on conclut aisément, à l’écoute de Julia, que Krug livre un opus que n’aurait pas renié Schumann.
Quand « Afterlife » nous arrive dans les oreilles, nous sommes déjà passablement initiés au questionnement des membres du groupe sur la vie et la mort. Nous avons suivi Orphée en enfer, nous l’avons entendu soupirer. Mais « Afterlife » ramasse ce qui précède en une petite perle de synthèse. J’essaierai moi aussi d’être synthétique, et même systématique, en commentant la chanson en trois points :
1) Ça commence ainsi :
Afterlife,
Oh my God, what an awful word
After all the breath and the pill and the fires that burn
And after all this time, and after all the ambulances go
And after all the hangers-on are done hanging on to the dead lights
Of the afterglow.

 

Il est clair que pour des personnes habituées de sauter à pieds joints dans la fureur de vivre, l’après-vie imaginée comme quelque chose qui n’a plus rien à voir avec ce qui a fait le prix de la vie terrestre, ou alors comme un simple « repos éternel », c’est un peu décevant. L’expression nous parle moins, à nous occidentaux privilégiés, qu’à une portion considérable de l’humanité passée et présente. Quand la vie est un calvaire, quand les souffrances s’enchaînent, disons qu’un peu de repos, c’est bienvenu. Mais pour ceux et celles qui aiment bien jouir de la vie, sans excès, honnêtement, ratifiant le constat de Dieu dans la Genèse que la création est « très bonne » finalement, qu’en est-il ? Bref, « l’après-vie», c’est un peu déprimant, personne n’a envie de s’ennuyer au paradis. Il faudrait décrire celui-ci comme une « sur-vie » si l’expression n’était pas déjà utilisée dans un sens bien différent. Alors il est plus facile de prendre les mots du Christ lui-même, et de parler de vie en abondance, ou de Vie. Quand Jésus décrit le Royaume de Dieu, le vin coule à flot. Et si la vie dans le Royaume a quelque chose à voir avec la vie d’ici-bas, alors il ne doit pas être répréhensible de vivre intensément dès aujourd’hui. Évidemment, il y a intense et intense, comme il y a boire du vin et boire du vin.
2) On poursuit :
And after all this time
It’s like nothing else we used to know (…)
After all the bad advice
That had nothing at all to do with life
Les gars et filles d’Arcade Fire n’ont jamais été très cléricaux, ni institutionnels. À ce sujet, on se souviendra avec profit de Intervention:

Dans le vidéoclip de « Afterlife », le chaman n’a pas vraiment le beau rôle – bien qu’il puisse apparaître sympathique en raison de ses mimiques. Le message est clair : « nous révoquons toute prétention à un discours d’autorité sur ce qui suit la mort ». Quand on pense que des discours eschatologiques et des conceptions très particulières sur ce qui se passe après la mort ont été, historiquement (et sans doute encore), utilisés à des fins de domination, on comprend la réaction du groupe. Tout de même, si l’Église n’avait pas osé proposer, à la suite du Christ, une big picture concernant l’au-delà, peut-être Arcade Fire se serait limité à répéter ad nauseam cette question :
When love is gone
Where does it go?
3) Cependant, dans la chanson, Orphée sait où chercher : après le Christ, ce n’est sans doute pas aux enfers qu’il faut chercher Eurydice, mais au paradis. Mais en parlant ainsi, j’interprète abusivement. Disons seulement qu’Orphée se rend compte que l’après-vie a quelque chose à voir, ou peut-être même tout à voir, avec l’amour :
Afterlife, I think I saw what happens next
It was just a glimpse of you, like looking through a window
Or a shallow sea
Could you see me?
Cervelli
Orphée et Eurydice, Cervelli
Qu’elle te voit ou non, Orphée, ça ne change rien : vous êtes séparés. Pour l’instant. Car à l’obsession de savoir où se réfugie l’amour quand ses conditions de possibilités s’évanouissent, Orphée finit par opposer une réponse, sans trop de conviction mais avec une espérance qui apaise un peu :
It’s just an afterlife
It’s just an afterlife with you.
Bizarre que le terme afterlife, déclaré si horrible en début de chanson, ne se soit pas transformé en cours de route. C’est peut-être qu’Arcade Fire, en toute cohérence, ne voudrait pas jouer aux autorités en la matière. Ou alors, plus simplement, c’est que le with you suffit à transfigurer l’après-vie appréhendée en Vie qui vaut la peine d’être désirée ardemment.
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