Cachez ce saint que je ne saurais voir

Un juif ne portant qu’un pagne, les bras distendus, blessé au flanc, pend sur sa croix devant les députés et ministres de notre belle province. Comme un clochard, ils le regardent à peine, sauf  pour lui donner, de temps en temps, du « patrimonial » en aumône. Le Parti québécois l’avait même oublié dans son projet de charte controversé sur les symboles religieux ! Sauf qu’on ne compte plus les articles et les trolls qui s’écrivent à son sujet depuis. On s’échauffe sur les raisons de s’en débarrasser ou de le conserver  avec la même passion que l’on met à parler des déboires des joueurs du Canadiens: ça fait toujours du bien de s’exprimer rituellement sur ce qu’il advient de nos doudous identitaires.

Mais quelques jeunes femmes n’en pouvaient plus de jouer aux gérants d’estrades. Après une petite séance de photos dans une église et avec Maurice Duplessis, l’autre fameux Maurice de notre Histoire canadienne-française, les Femen ont gagné l’Assemblée nationale pour crisser une volée de bois vert au crucifix, qui est resté cloué sur place. Leur exhibitio-militantisme leur a valu d’être crucifiées à leur tour sur CHOI-FM et sur la majorité des fils de commentaires des médias sur le web. Le blogue de Michel Beaudry, qui avait sans doute signé le billet le plus misogyne des dernières années avant d’être tassé (pardon mon’oncle) par Gab Roy, la semaine passée, n’avait sans doute jamais été aussi lu avant cela…

Contrairement aux Ukrainiens, qui à force de persécuter les Femen les ont fait fuir à Paris où elles ont établies leur quartier général, nos phallocrates québécois, eux, se tordent de rire et en redemandent. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut faire passer des bavardages de totons et des photos croustillantes pour de l’information !

Les Femen, qui ont été applaudies pour la toute première fois de leur histoire quelques jours plus tard, lors d’une manifestation à Montréal (soulignons qu’au Québec on applaudit à la moindre occasion, même aux funérailles), n’ont pas perdu leur temps à essayer de convertir ces mécréants. Après avoir reçu la bénédiction de quelques profs de féminisme, elles prêchent maintenant leur bonne nouvelle de conférences en conférences et nous promettent un spectacle au printemps.

C’est drôle, je m’étais plutôt attendu à ce qu’elles troublent le tournage d’un film pornographique, qu’elles perturbent une séance de maquillage à Occupation Double, qu’elles manifestent nues sous des burqas translucides ou qu’elles organisent un blitz de ballounes d’eau sur une clinique spécialisée en augmentation mammaire. Pas qu’elles s’en prennent à un symbole auquel le parti au pouvoir nie toute signification religieuse pour mieux le dresser à la face des fonctionnaires musulmanes qui s’affichent à voile déployée… Quelques cours d’histoire du Québec permettraient à ces militantes à prendre conscience que, contrairement à l’Ukraine, le pouvoir politique au Québec n’essaye pas d’instrumentaliser la religion pour arriver à ses fins depuis belle lurette, et que la vision de la femme qui circule ici, à défaut d’être entièrement cohérente, est complètement laïcisée. On attend donc encore qu’elles reviennent de leur grande noirceur.

Et qu’en a dit l’Église catholique de tout ce débat ? Elle n’a rien dit des Femen, et ce silence est sans doute plus sage que ce billet, qui leur donne la publicité qu’elles espèrent.  Par contre, les évêques québécois, qui ne demandent pas le retrait du crucifix, ont simplement rappelés la semaine suivante qu’il représente « l’ultime acte d’amour, celui du Christ donnant sa vie pour le salut du monde. […] Ce n’est pas un objet de musée ni seulement un rappel du passé ou un élément du patrimoine. Il doit être traité avec tout le respect dû à un symbole fondamental de la foi catholique. Les députés doivent faire en sorte qu’il le soit ». Les évêques laissent cette décision aux élus, mais ils ne déchireront pas leurs cols romains si ces derniers le décrochent. Un tour rapide du web catho montre qu’ils sont en avance sur certains fidèles endeuillés qui font du vaudou sur la carcasse de la chrétienté.

Dans tout ce tohu-bohu, qui a demandé l’avis de ce juif qui pend au bois, nu et constamment exposé au regard des femmes et des hommes qui détiennent les leviers du pouvoir politique ? Le maire Jean Tremblay ? La réponse du Fils de Dieu pourrait nous surprendre. Si, d’une part, elle dépend  de la place que nous lui donnons dans notre propre vie, elle dépend également de notre capacité à vouloir la connaître vraiment. J’aurais beau hériter de tout son patrimoine religieux, si je n’ai pas pris connaissance de l’Ancien et du Nouveau Testament, je ne le connaîtrais jamais.

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