Coyote Song – Bright Eyes

Le mois de « movember » achève, et je m’en voudrais d’avoir porté une moustache sans avoir profité de l’occasion pour réfléchir sur la virilité.

Je ne sais plus dans quel périodique j’ai lu un universitaire étayer sa thèse comme quoi le mâle moderne est en crise, parce que sa virilité est mise à mal. L’auteur divisait en trois domaines l’exercice traditionnel de la virilité : le physique, le sexe, l’espace moral. Depuis la Première Guerre mondiale et plus encore dans nos sociétés où l’intelligence émotionnelle devient plus important que les biceps, la force physique de l’homme ne le valoriserait plus beaucoup. Côté sexe, l’émancipation des femmes confronte l’assurance phallique de l’homme, et c’est à lui que reviendrait souvent le fardeau de la performance. Finalement, la force morale de l’homme bravant les forces hostiles et risquant sa vie pour le bien de l’humanité et de sa famille serait définitivement éculée, voire complètement dépassée par la conscience aiguë que nous avons des souffrances endurées dans le silence par tant de femmes à travers l’histoire. Bref, l’homme ne serait plus guère le sexe fort, mais le sexe mou.

À cette thèse, on peut opposer bien des arguments, des observations sociologiques, etc. Et tout d’abord : cette perspective me paraît bien trop étroite pour rendre compte du changement fort complexe dans les relations entre les hommes et les femmes. Pourtant, cette thèse vise juste en quelque chose. Pas question de généraliser; mais il ne me paraît pas erroné de prétendre que certains vivent leur condition d’homme à peu près ainsi. Il y en aurait plus qu’auparavant ou, plus vraisemblablement, leur crise identitaire serait davantage mise en lumière et socialement acceptée (voire parfois normative) que dans le passé.

« Coyote Song » témoigne en ce sens. (Paroles)  Il est question de la langueur typique des amours à distance, d’une séparation forcée. Mais chez Conor Oberst, la chose est vécue de manière radicalement différente que chez le Bob Dylan de « Farewell », par exemple. Ce dernier incarne l’archétype même de l’homme pourvoyeur quittant momentanément sa femme pour courir une aventure périlleuse et austère. Oberst, quant à lui, est dans son lit en train de rêver :

« Loving you is easy

I can do it in my sleep

I dream of you so often

It’s like you never leave »

 

Bref, c’est elle qui a dû partir; c’est elle qui doit affronter les épreuves (« Just keep your head down lady  / As you travel through the dark ») alors que lui rêvasse doucement. Bon, c’est vrai, pendant qu’il reste dans son lit à composer sa chanson, il lui envoie un « coyote » pour l’accompagner dans son chemin de croix vers lui :

« But you’re gone below the border

With a nightmare in between

I’m sending the coyote

To bring you back to me ».

 

moustache

crédit: Wondermonkey2k

Il faut savoir qu’un coyote, dans le contexte de l’immigration clandestine américo-mexicaine, est le passeur engagé pour faciliter la traversée… qui n’en reste pas moins hasardeuse. Mais là encore, l’homme ne risque rien, sinon de l’argent pour engager le passeur. Pas très chevaleresque. Ce n’est pas la Laura Marling de « Rambling Man » qui serait renversée…

Que conclure de la langueur confortable de cet « homme nouveau » ? Pitoyable ? Peut-être tout simplement réaliste. Les circonstances lui dictent probablement sa conduite, et sa langueur devient souffrance, une souffrance se soulageant de rêves, en raison précise de son inaction obligée. Il doit s’abandonner. Nouvelle force morale, nouveau courage, nouvelle forme de virilité ? Pour ma part, je ne suis pas convaincu. L’allusion à Notre-Dame-de-Guadaloupe et à Jésus aurait pu fonder un abandon viril sur des bases solides, mais Oberst ne s’y attarde pas, comme s’il pressentait qu’approfondir cette veine exigerait de lui de trop grands efforts de volonté.  Dommage. Non pas tant que parce que la foi aurait pu éclore dans cette épreuve d’abandon; mais surtout parce que peu importe sur quoi on la fonde, la virilité restera toujours incompatible avec la mollesse de volonté. Si vraiment il est possible de dire à une femme, une fois sortie de l’idylle, « loving you is easy », c’est à la condition d’une certaine fermeté dans l’existence… peu importe si cette fermeté s’exprime sous le mode chevaleresque ou sur celui de l’abandon.

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